Guide Pratique pour gérer son éducation fasciste

Introduction

a) Le vilain petit canard

Il était une fois, dans une famille blanche, hétérosexuelle, cisgenre, valide, catholique, une petit fille nommée Gwendoline (on ne se moque pas). Elle avait tout pour être heureuse : un grand-père nostalgique de la colonisation, un père raciste, une mère homophobe. Certains membres de sa famille étaient mêmes des cumulards proches de l’idéologie fasciste. Et pourtant, alors que les grands déployaient fièrement leur carte d’électeur pour accomplir leur devoir frontiste, Gwendoline hésitait et se disait que tous ces bienheureux avaient peut-être tord. Elle quitta l’étang, sa famille, son éducation, et partit à l’aventure. Quelle déception pour sa famille après une naissance aussi prometteuse.

Bon c’est bien de rigoler, mais soyons plus claires.

J’ai reçu une éducation stricte. C’est le moins qu’on puisse dire. Violente aussi, mais c’est une autre histoire. J’ai reçu une éducation fasciste. Il y a eu pêle-mêle du racisme (énormément !), de l’islamophobie, de l’antisémitisme, de l’homophobie, de la misogynie, une haine profonde pour les gauchistes et les syndicats, le mépris de la rébellion et j’en passe. Ceux qui me connaissent vont trouver que finalement, malgré ce bagage, je m’en tire bien. Je ne nierai pas que des réflexes haineux et méprisants me chatouillent encore parfois, l’habitude, mais j’ai tôt fait de me raisonner.

Un ami m’a fait remarquer que ce n’était pas si courant, de se débarrasser de la partie haineuse de son éducation comme cela. Il se demandait bien comment j’avais fais. Lui ayant été élevé dans le respect et la culture devait déjà beaucoup bosser pour être un militant vigilant. Mais moi, comment avais-je fait pour mettre un pied à l’étrier du coup ?

b) Ne pas trop en savoir

J’ai toujours considéré que les propos racistes, homophobes, sexistes, antisémites, islamophobes, etc. que j’entends autour de moi sont plus basés sur l’ignorance que sur la haine. Pardon : avant tout sur l’ignorance, qui entraîne une haine bien palpable. Ah oué facile à dire hein. Ça permet de traiter l’autre de benêt plutôt que de monstre sans cœur. C’est plus assumable comme conflit. Et puis cela laisse un peu d’espoir : l’ignorant peut apprendre. Un vrai méchant a une nature de méchant et rien à y faire.

Dans ma famille, on explique aux enfants que l’école est la seule chose importante dans leur vie avant le travail, qu’il faut respecter ses enseignants, obéir au règlement, bien travailler, ramener de bonnes notes. Pourtant parfois, quand je contestais un propos raciste d’un membre de ma famille, j’avais toujours droit au même refrain : «ah ça encore un de tes chers profs gauchistes qui t’as mis ça en tête !». La colère était palpable. Incompréhension ! D’une part, pourquoi mes profs auraient toujours raison excepté quand ils m’encouragent à mieux comprendre et accepter les personnes différentes de moi, à éviter la haine ? D’autre part, pourquoi partaient-ils systématiquement du principe que si je ne suis pas raciste, c’est «à cause» de mes enseignants ? Ils avaient déjà tout compris mes parents, ils m’avaient déjà donné la clé : pour finir raciste, il fallait refuser d’apprendre. Attention, les maths, l’orthographe, l’histoire, il faut les travailler ! Mais si une analyse permet de remettre en doute la légitime haine entre humains de différentes catégories arbitraires, alors je devais la voir comme une odieuse propagande et dénoncer l’enseignant indélicat.

Plantons un peu le décor : je viens d’une famille prolétaire. Père ouvrier à l’usine, mère caissière à mi-temps quand elle a un travail. Beaucoup de chômage, d’intérim, de maladies, de précarités. Mais ce n’était pas la misère intellectuelle pour autant : plein de livres à la maison, mon père sachant causer et écrire joliment. Il a pu m’aider à faire mes devoirs jusqu’au collège inclus, ce qui est déjà une grande chance. Par contre, les livres de la maison, j’en avais vite fais le tour et il était rare d’en acheter de nouveaux. Quand à la médiathèques, j’ai longtemps été tenue injustement à l’écart de la section adulte par crétinisme administratif. C’est au lycée que mes parents ont décidé que je méritais un peu d’argent de poche et que nous avons emménagé plus près d’une ville. Ainsi je m’achetais un livre de poche chaque mois, deux avec de la chance. La médiathèque n’était ouverte que durant les heures de cours des lycéens, et si on voulait y passer rapidement après la classe, cela signifiait qu’on ratait le dernier bus de la journée (18h04). Bref, heureusement qu’il y avait ma collection personnelle. Et magie des magie : internet ! Quand internet a débarqué à la maison, je pillais Webencyclo et assimilés, avant l’apparition de Wikipedia, et la multiplication des sites de vulgarisation scientifiques et journaux en ligne. J’ai commencé à manger de l’internet 3 à 8 heures par jour, oubliant de dormir.

Plus j’achetais de livres, plus j’allais sur internet, et plus mes parents trouvaient que je commençais à ressembler à une dangereuse anarcho-syndicaliste. J’en savais trop !

Si je n’avais pas eu la chance d’accéder à ces multiples sources d’informations, que me serait-il resté ? Les discours, ou plutôt monologues familiaux sur la vie, l’Homme, l’Histoire, la France, le JT de TF1 commenté en live ( le live tweet selon papa) et l’école. Et pour le peu de subversion qu’on nous laissait entrevoir à l’école, autant vous dire que ce serait ma famille qui l’aurait emportée largement. Vous voyez : c’était tout tracé, si seulement je n’avais pas été irrémédiablement curieuse !

I- Changer d’autorité

Quand on était petits, les adultes savaient tout et avaient une réponse à tout, et ils pouvaient nous faire avaler des couleuvres qu’on en redemandait. Comme vous tous, j’ai progressivement appris à critiquer, me méfier, questionner. Seulement voilà, parfois il y avait un gros conflit d’intérêt : je pouvais considérer que ce qu’on vient de me dire est tout à fait véridique et légitime et passer une bonne journée… ou critiquer et finir punie, essuyer une engueulade ou m’en prendre une. J’ai finis par avoir l’autorité coincée en travers de l’intellect. Il arrivait toujours un moment de ma réflexion où mon obéissance m’empêchait d’aller plus loin. Presque un réflexe. Il devenait douloureux de considérer qu’ils puissent avoir tous tord : ça ferait autant de baffes dans ma poire, d’insultes, de propos condescendants.

Un jour j’ai menacé physiquement ma mère. J’ai refusé de m’en prendre une pour la première fois de ma vie. J’ai mis le temps hein, j’avais 16 ans. J’avais commencé la boxe française et développais quelques réflexes. Je ne sais plus comment cette dispute là avait commencé. Je me souviens d’une chose : j’ai découverts que ce type d’autorité bête et violente, j’en étais aussi capable. Que je pouvais aussi gueuler, m’énerver, rendre les coups. Que de toutes façons depuis le temps que ça parlait de me virer de la maison, ils n’en seraient pas chiches et quand bien même : tant mieux !

J’ai enlevé leur autorité mal placée de ma tête pour la leur foutre au cul (oui je suis sur ma deuxième nuit blanche, je perds en poésie). Voilà qui est fait, la barrière mentale, psychologique, est levée !

II- Fact Checking

Bravo, à présent vous êtes capable de pratiquer la remise en question jusqu’au bout. Dans l’introduction de cet article j’ai déjà expliqué comment j’avais varié mes ressources intellectuelles. Passons à la mise en pratique.

Dans la propagande fasciste que je subissais au quotidien, le fonctionnement était terriblement basique. Mais hey, soyez indulgents, j’avais été élevée là dedans, bain total. Que ce soit par écrit via les fameux mails transférés douze fois dix puissance trente-douze-mille fois avec une mise en page atroce (et parfois même, comble de l’horreur, des .ppt) ou par oral lors d’un trop long repas, ou par oral devant la télé, ils ne faisaient qu’énumérer des faits avec beaucoup d’aplomb. Une fois l’énumération terminée, on était comme assommés par tant d’informations révoltantes. Et c’était asséné avec une telle assurance que j’étais persuadée qu’avant de l’ouvrir, ils avaient vérifié ! Naïve hein !

Tenter de démonter leur argumentaire était peine perdue. Ces gens là coupent la parole, n’écoutent pas, gueulent, repartent en boucle sur le même propos que tu étais en train de discuter comme si tu n’avais rien dit. Leur idéologie ne bougera pas. Hors de question. Tu ne leur enlèveras pas leur raison de se battre : tu n’as plus qu’à les désarmer ! Brave facho peut répéter inlassablement les mêmes arguments et exemples des années durant, cela te permettra de les mémoriser, les chercher, les vérifier, trouver une preuve qu’ils sont faux. Un exemple particulier fait souvent office d’argument chez le facho, ce sera d’autant plus facile. Il s’agira d’un chiffre, d’un événement historique, de l’aspect d’un bâtiment, du contenu d’un texte de loi, de la conclusion d’une affaire criminelle, etc. À l’oral, contente toi de démonter un exemple de temps en temps, disons toutes les deux phrases. Cela va vider le propos du facho de toute son venin. À l’écrit, tu peux te fendre d’un long listing de fact checking sans pitié qui sera du plus bel effet.

III- Masochisme

Bah oui forcément, t’as pas passé une heure à démolir l’argumentaire-fleuve de pappy et il répond simplement que tu es jeune et con et enchaine sur un autre sujet sans transition. Dommage hein, tu vas pas le changer. Mais ce n’est pas seulement pour lui que tu as fais ça, mais aussi pour toi, en démolissant ses arguments, tu défais ton éducation fasciste : félitications !

Oui, ça pique un peu, c’est normal. Oui, c’est long. Oui, c’est fatigant. Oui, c’est compliqué. Oui, ta famille t’en veux. Oui, tu doutes. Ah en même temps si tu veux juste rejoindre faf-land vas y hein c’est plus facile ! Mais pour devenir aux yeux de ta famille un dangereux subversif aux ordres du complot judéo-maçonnique financé par le lobby gay et dirigé en amont par les végétariens, il faut des sacrifices !

IV- Pêle-Mêle

À toi qui a reçu une éducation similaire à la mienne, je compatis. Voici quelques idées pour te donner des pistes de réflexions et sortir de la logique douloureuse de ton éducation : tu mérites de vivre même si tu ne sers à rien, on travaille pour vivre mais on ne vit pas pour travailler, il n’est jamais trop tard pour changer, le monde est grand et tu peux t’y déplacer à volonté, seule la mort est la fin, et encore, juste la fin de ton corps personnel. Maintenant, passe à table, et bon courage pour écouter les grandes thèses sur les noirélézarabes, les colonies, les juifs, les pédé… Et si vraiment l’ambiance est étouffante, part réfléchir au grand air. Ils t’en voudront au début, et puis tu leur manqueras.

LU  SUR http://biaise.net/

This entry was posted in ANTICAPITALISME. Bookmark the permalink.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.