extrait de l’apériodique coutoentrelesdents n°1 disponible gratuitement → ici ←
Salut est ce que tu peux te présenter?
J’ai grandi à la campagne, mais j’aime quand il y a beaucoup de monde. Ça fait une quinzaine d’années que je vis en ville, et ça m’a permis de traîner dans des squats politiques, où j’ai appris à tatouer grâce à des copain.e.s, sur elleux-mêmes. J’essaie d’accompagner les luttes émancipatrices et de parler d’elles à travers n’importe quelle technique graphique. Le tatouage m’a donné ce qu’il me manquait dans le dessin : le côté ça vit, ça se transforme, ça devient quelqu’un. J’ai trouvé ça avec les affiches et les collages aussi, parce que ça reste pas au fond d’un carton. J’aime la philo comme le jardinage, les manifs sauvages, la musique folle et la cuisine végane, et ce que j’aimerais vraiment c’est que tout le monde se rebiffe.
Est ce que tu as des thèmes et des techniques favorites?
Comme je dessinais tout le temps des plantes, j’ai commencé par ça. C’était facile et j’aime beaucoup les fleurs et la végétation en général, que ce soit en appart ou avec un jardin, j’ai toujours eu besoin de m’en entourer. C’est presque automatique, elles doivent être partout, donc forcément, elles atterrissent dans mes dessins. Mais c’est pas ce qui donne du sens à ce que je fais. Ce que je préfère c’est les portraits (humains et non-humains) ; et mon ambition c’est que ces portraits disent quelque chose, témoignent de nos vies. J’ai proposé des flashs avec des personnages un peu skin, queer, ou alors des mandragores, qui sont la fusion parfaite entre la plante et l’humain.e. J’aime bien quand les frontières sont brouillées entre les genres, à tous les niveaux. Je pense que ça reflète ma difficulté à me concentrer sur un seul truc, parce que je me sens proche de tout. Je ne pourrais pas dessiner que des animaux, ou que des plantes, enfin tu vois l’idée. Mais c’est vraiment plus difficile et je sais que j’ai besoin de m’entraîner plus pour arriver à un meilleur résultat. Pour l’instant je dessine mes tatouages avec des feutres fins noirs, et je tatoue avec des aiguilles fines (3RL, 9RL..) qui correspondent plutôt aux mêmes diamètres. Quand je dois faire des ombrages, c’est soit au dot work, dans le style tatouages de prisonniers russes, soit avec des lignes fines comme dans les gravures des 16ème ou 17ème siècles. Les tattoos que je suis lae plus content.e d’avoir réalisés c’est ceux qui portent à la fois un truc offensif, de manière symbolique ou explicite, et que je trouve beaux et efficaces graphiquement. Pour reprendre l’exemple les mandragores, pour moi elles portent un discours féministe avec elles, elles sont presque insultantes pour la normalité ; et en même temps elles sont belles et attendrissantes.
Tu semble très attentive à ne pas dépolitiser tes activités, ni séparer ta pratique en tant que tatoueuse/illustratrice de tes opinions, tu peux nous en dire plus?
Je suis écœurée par les guerres, l’exploitation, l’hypocrisie présente à tous les niveaux, ce qu’on fait subir aux autres, humain.es ou pas. Je trouve la vie injuste. Le dessin, la peinture, le tatouage… Tout ça, ça me permet d’exprimer ce sentiment d’injustice, de partager mes idées, et de me faire plaisir esthétiquement en même temps. Aussi, je pratique le prix libre pour le tatouage, et la gratuité pour tout ce qui est directement de l’agitation politique, parce que je ne veux pas que ce que je produis soit une marchandise, ni drivé par la thune.
Aujourd’hui on voit beaucoup de personnes utiliser le prix libre pour débuter et se faire connaître, toi tu tatoues à prix libre depuis des années alors que t’as amplement le niveau de tatoueur.e.s en shop, pour quelles raisons?
Je pense qu’il y a des tatoueur.e.s en shop qui ont vraiment plus de technique (et un meilleur matos) que moi, parce que je suis autodidacte ou du moins j’ai appris avec des potes qui l’étaient, et je suis restée sur une technique assez modeste par rapport à celleux qui font des tas de couleurs, dégradés et cetera… Mais oui par contre ça fait un moment que je pratique, et je n’ai jamais abordé le prix libre comme une alternative au prix fixe tant que tes réalisations sont pas terribles, pour allumer les gens après. Au contraire, si on peut produire des choses de qualité et les mettre à prix libre, donc aussi gratuit, ça peut permettre de remettre en question le rapport entre qualité et prix. Si tout pouvait être gratuit ce serait mieux. J’aime pas l’idée (très capitaliste, suffit de voir les promos dans les magasins genre « 1 gratuit pour 1 acheté ») selon laquelle la gratuité c’est pour le superflu, l’abimé, et surtout pour capter encore plus de client.e.s et leur vendre encore plus de conneries. J’aime pas, parce qu’en vrai les meilleures choses de la vie sont gratuites ! Bon, après je comprends tout-à-fait les tatoueur.e.s qui pratiquent le prix fixe parce que c’est un gagne-pain comme un autre. Ce que je déplore c’est quand iels dépouillent le prix libre de sa raison d’être, en s’en servant comme marche-pied, comme des gérant.e.s de supermarché, pas pour rendre plus accessible leurs tattoos aux plus pauvres.
Tu as participé à des évènements de soutien à des luttes en tant que tatoueuse, pourquoi? Comment ça se passe ?
Oui, j’adore ça ! Le tatouage vu qu’il y a le matos et que ça prend beaucoup de temps, c’est pas évident d’en faire une activité 100% gratuite sans s’épuiser ni se ruiner. Les événements avec du tattoo à prix libre, ponctuellement, ça permet de ramener pas mal de sous dans les caisses de soutien, et moi ça me demande une journée de taff intense, un peu en mode tunnel, mais c’est souvent l’occasion de super rencontres, et discussions avec des gens qui font elleux-mêmes plein de choses de leur vie.
En général, les organisateur.e.s arrangent un espace propre et dédié au tatouage et je propose des flashs avant la journée, pour que les gens réservent. Pour un tattoo-circus, au Vigan, le matos consommable était entièrement fourni ; pour d’autres events j’amène ce dont j’ai besoin et je me défraie le matériel avec une petite partie du prix libre.
En se baladant sur internet, on remarque que tu as aussi fait de l’illustration pour des collectifs, des luttes, des évènements, c’est quoi les modalités? Tu es toujours dispo pour ce genre de bail?
Oui, et comme je signe pas ces productions là c’est marrant quand les gens devinent que c’est un de mes dessins. Par exemple j’avais dessiné un pochoir contre l’exploitation minière en Amérique latine « dernier sprint avant la fin du monde », avec un léopard, pour un collectif rennais ecolo, et des années après j’ai appris qu’il avait fini peint en grand dans des squats. Ça m’a fait trop plaisir. C’est souvent des personnes qui me connaissent qui me demandent une affiche ou un visuel, et je fais ça gratuitement, tant que c’est pas à but lucratif. J’aimerais bien en faire plus régulièrement mais on me demande surtout des tattoos parce que c’est ce que je visibilise le plus sur internet. J’ai aussi produit pas mal de visuels pour des collectifs dont j’ai fait partie, ou pour des affiches que je suis allée moi-même coller dans la rue.
Sur ton insta y a des photos d’affiches, t’essaie de tatouer les murs?
Ahah, oui voilà. Quand c’est enfermé dans des musées, des galeries ou des cartons à dessins, c’est tellement triste ! On est submergé.e.s d’images de marchandises et de propagande officielle, ; je préférerais que les rues, comme nos corps, nous ressemblent un peu plus. Et puis les murs, c’est un des rares endroit où on peut s’adresser à des inconnu.e.s.
C’est toi qui a dessiné la tête de gorgone de la couverture, que coutoentrelesdents utilise depuis pas mal d’années, tu peux nous parler de ce dessin et son histoire?
Il y a une dizaine d’années j’ai appris que le mythe de Gorgone était un symbole féministe dans les années 70. À la fois parce que la gorgone faisait peur aux hommes, à la fois parce qu’elle en a été victime, et aussi parce que c’est probablement inspiré de femmes noires guerrières qui vivaient vers la Lybie pendant l’antiquité. L’idée d’une gorgone avec un couteau entre les dents, c’était la une synthèse, à mes yeux, de la figure repoussoir face au capitalisme, au racisme, au sexisme. Donc j’en ai fait un dessin pour un sticker et on l’a collée un peu partout. Et j’ai remarqué que la Méduse parle de nouveau à plein de monde aujourd’hui, il y a de nombreux collectifs et artistes qui s’y réfèrent.
Est ce que tu peux nous parler d’un tatouage en particulier que tu as aimé faire? Et de manière plus général une anecdote marquante (lol)?
Un tattoo qui m’a particulièrement marqué c’était au début que je tatouais. J’étais dans la cave d’une maison squattée à Paris dans le 20ème, et je tatouais une tête de chat sur un bras, à même le sol sur un tapis en laine. Des personnes sont arrivées à ce moment là et tout le monde commentait avec curiosité et gentillesse ce que je faisais. C’était pas des conditions optimale mais j’en ai un très bon souvenir et je crois que ça a été décisif dans le fait que je m’y mette vraiment.

Tu veux ajouter quelque chose?
J’aimerais bien trouver un moyen d’avoir une pratique plus collective du tatouage, par exemple en collectivisant l’achat de matos, ou sous la forme d’association de tatoueur.e.s, de transmission de savoir, et d’auto-tatouage. Et sinon, je suis contente qu’il y ait de plus en plus de copaines et de gens dans le monde qui contribuent bénévolement à la production d’une esthétique des luttes émancipatrices, pour qu’elles touchent un max de monde et qu’elles puissent parler à des gens d’horizons variés <3




A la fin du XIXéme siècle, une poignée de pré-fascistes commença à désigner tout ce qu’ils considéraient comme une menace pour la nation par le terme anti-france. Charles Maurras (l’idéologue de l’action française, une organisation royaliste) la définissait comme les « quatre états confédérés des protestants, juifs, francs-maçons et métèque ». Le terme se diffusa en fédérant l’extrême-droite nationaliste autour d’un ennemi commun fait d’une multitude d’ennemis intérieur. Ainsi, il servira à désigner les pacifistes durant la première guerre mondiale, puis les juifs, les communistes, et les francs-maçons, à qui pétain attribuera la défaite de 1940 en les nommant anti-france… Pourtant on verra aussi l’expression dans les pages du figaro, de combat ou de l’humanité durant les années 30 et l’occupation, le terme servant cette fois à qualifier les fascistes et la collaboration, voire à dénoncer le racisme ! L’origine de l’expression reste fondamentalement réactionnaire, principalement utilisée par l’extrême-droite durant ses premières décennies d’existence avec de rares exceptions du côté de la gauche nationaliste et autoritaire, comment a-t-elle fini chez les libertaires? 
Le concept sortait alors du champ lexical de l’extrême-droite pour être récupéré à force de sarcasme par leurs opposants. Si super-dupont incarne toute l’absurdité du nationalisme (il refuse d’être dessiné à l’encre de chine, consomme 3 paquets de gauloises par jour…), l’anti-france de gotlib est un vaste fourre-tout improbable mélant entre autre le peep show, le ketchup dans les frites, la grève des éboueurs, les chiottes sans pq, le fromage plâtreux, et tournant systématiquement en ridicule la xénophobie et le nationalisme franchouillard. La bd connu un certain succès, jusqu’à être récupérée par ceux-la mêmes qu’elle dénonçait au grand dam de ses auteurs, le personnage de super dupont ayant été utilisé par le front national durant ses campagnes. En 1982 sd est adapté en comédie musicale, le grand orchestre du splendid joue alors la première d’une série de chansons évoquant l’anti-france. Son refrain à la faute de français amplement intentionelle annonce : « l’anti-france vainquera » !
« agis ! »


La phrase les a fait assez tripper pour que sarcasmeoucacasse en fasse un meme avec des images du seigneur des anneaux, bien vu ><













Ça faisait longtemps que je n’étais pas tombée sur une critique de ce qui est produit dans le cadre de l’université, d’un point de vue subversif. Bien plus vivace il y a quelques années, ce regard sur la production de savoir est tombé en désuétude, rendant plus acceptable l’idée de faire carrière sur les luttes. Souvent au nom de la « survie », ou du fait qu’il « faut bien s’en sortir »… Mais qui produit ce genre de rhétorique, et dans quel but ? Est-ce qu’il s’agit vraiment de survivre (un toit, de la nourriture, la santé ?), et est-ce que les personnes qui produisent des données sur les opprimé.e.s ont réellement intérêt à ce que les différents systèmes de domination s’écroulent ?
ent de rendre intelligible la réalité, elles séparent et distinguent bien souvent des formes et processus bien plus liés qu’on ne fini par le croire. Il en est de même pour les catégories musicales, qui émergent au gré des fantaisies humaines et dont bien des expériences sonores floutent systématiquement les contours. C’est le cas du punk et du hip-hop qui paraissent aujourd’hui appartenir à deux univers bien distinct,et qui pourtant partagent de nombreux points communs et connexions depuis leurs origines.
Les années 70 voient l’émergence du punk et du hip-hop aux confluences d’une multiplicité de facteurs, notamment l’arrivée dans les foyers de technologies musicales massivement diffusées. Dans le sillage et en opposition avec les mouvements contre-culturels précédents (mods, hippie, rasta, etc), de nouvelles pratiques sonores accompagnent de nouvelles manières de vivre, exprimant un désir de distinction et de réalisation individuelle et collective à contre courant des injonctions et propositions dominantes. A contre-courant certes, mais n’hésitant pas s’approprier les codes et les outils imposés ! Si il est compliqué de dater précisément la naissance de ces mouvements sociaux, ils se caractérisent par des usages particuliers dont le détournement sauce situ s’avère être une pierre angulaire. Dans le n°1 de la revue Internationale situationniste paru en juin 1958, le détournement est défini ainsi : « S’emploie par abréviation de la formule : détournement d’éléments esthétiques préfabriqués. Intégration de productions actuelles ou passées des arts dans une construction supérieure du milieu. Dans ce sens il ne peut y avoir de peinture ou de musique situationniste, mais un usage situationniste de ces moyens.» . Utiliser une production pré-existante dans le but d’exprimer sa subjectivité radicale, de faire la critique en acte d’un monde mortifère pour jouir sans entrave, voilà en quoi le punk et le hip-hop ont pu être situationniste !
L’arrivée des instruments rock dans les foyers permet de rejouer les chansons des stars, mais aussi d’ouvrir la brèche annonçant leur dépassement. « Apprend 3 accords et forme un groupe » sera l’une des idées punk mise en pratique par des millions de gens jusqu’à aujourd’hui, tordant les classiques du rock’n’roll en poussant la distorsion, frappant rageusement les fûts, beuglant des paroles existentialistes, loin des musiques et attitudes dominantes. Une pléthore de hits célèbres sont passés à la moulinette keupon, et à mesure qu’il se fait intégré au monde de la marchandise le mouvement s’autonomise et se radicalise. Le son est poussé dans ses extrémités, et le détournement des technologies sert de nouvelles interactions tournées vers l’émancipation.


















Grâce une enquête anthropologique menée auprès de personnes condamnées pour abus sexuel sur des enfants, Dorothée Dussy dévoile et détaille les fondements incestueux de l’ordre patriarcal. Une plongée sous le tapis du sexisme, de sa reproduction sociale à ses « justifications ». On découvre notamment à travers la collecte et l’analyse de la parole des agresseurs que le patriarcat consiste en l’accaparement des corps de catégories qu’il hiérarchise et déconsidère. Sa violence se reproduit à travers l’oppression des enfants au sein de la famille dont le fonctionnement reflète l’ordre social dominant, le tabou de l’inceste ne consistant pas en une interdiction de l’imposer mais d’en parler.
Derrière un titre et une quatrième de couverture aux relents d’instrumentalisation du féminisme à des fins classistes et racistes (typique des années sos racisme/ni pute ni soumise), on découvre le témoignage poignant et intelligent de Samira Bellil. Elle expose la mécanique patriarcale à l’œuvre dans la société française : les coups et les viols des hommes, la complicité des femmes qui pourtant subissent aussi, la rumeur et la diffamation misogyne, la police et son inquisition masculiniste, l’absence d’aide et de suivie de la justice étatique, l’indifférence sexiste et cupide de ses avocates, l’impact de la masculinité et de sa violence dans la formation de son caractère, les rapports de genre de l’amour hétérosexuel…Si on regrette que la violence soit parfois présentée comme l’apanage des ghettos pauvres, c’est pourtant bien dans l’ensemble du corps social que l’on voit se reproduire l’ordre patriarcal, raciste et capitaliste au détriment d’une jeune femme. Malgré cela, derrière la noirceur de plusieurs épisodes du récit, c’est la résilience, la sororité, les mains tendues, l’amitié.e, la force de la libération de la parole qui se dessinent. Toujours avec sincérité et humour, Samira livre aussi une plongé inédite sur la zone, les bandes, les débuts du hip hop en France, loin des récits hagiographiques que les mecs de cette période tiennent.
